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La French Theory (ou « théorie française ») désigne un courant intellectuel promu à partir des années 1960 aux États-Unis puis réimporté en France. Elle regroupe des penseurs comme Michel Foucault Gilles Deleuze Jacques Derrida Jacques Lacan et Claude Lévi-Strauss. Ce courant est anticommuniste et anti-marxiste.[1] Il a été soutenu financièrement par la CIA dans le cadre de la guerre froide culturelle pour affaiblir le marxisme en Europe.[2]
Origines[modifier | modifier le wikicode]
La conférence de 1966[modifier | modifier le wikicode]
La French Theory trouve son origine dans un colloque organisé en 1966 à l'université Johns Hopkins aux États-Unis.[1] Ce colloque intitulé « Les langages de la critique et les sciences de l'homme » présenta au public américain Jacques Derrida Roland Barthes et Jacques Lacan.[2] La Fondation Ford finança l'événement.[3] Le colloque de Baltimore lança la mode de la « théorie française » dans les universités américaines.[1]
Le contexte structuraliste[modifier | modifier le wikicode]
Dans les années 1960 la France connaît son « moment structuraliste ».[1] Le structuralisme est appliqué aux sciences humaines. Des penseurs comme Claude Lévi-Strauss en anthropologie et Jacques Lacan en psychanalyse dominent le champ intellectuel.[4] Après Mai 68 ces penseurs se réinventent. Ils développent le post-structuralisme et acquièrent une aura révolutionnaire factice.[5]
La French Theory n'est pas l'ensemble de la pensée française d'après-guerre.[4] Elle en est une sélection opérée par les circuits de promotion américains. Le terme « French Theory » est un label américain. Il ne désigne pas ce qui se faisait de plus rigoureux en France mais ce que les institutions américaines choisissaient de mettre en avant.[1]
Principaux penseurs[modifier | modifier le wikicode]
Michel Foucault[modifier | modifier le wikicode]
Voir l'article principal : Michel Foucault
Michel Foucault est la figure centrale de la French Theory.[1] La CIA le considérait comme « le penseur le plus profond et le plus influent de France ».[2] Il a rejeté le matérialisme historique et nié l'existence d'une vérité objective.[6] Il a déclaré avoir « totalement fini avec Marx ».[7]
Foucault a critiqué toutes les formes de pouvoir sans jamais distinguer leur nature de classe.[6] Il mettait sur le même plan le pouvoir ouvrier et le pouvoir bourgeois.[6] Selon Isabelle Garo ses travaux « contribueront à discréditer la recherche d'une alternative économique sociale politique au capitalisme ».[6]
Foucault a manifesté un intérêt marqué pour le néolibéralisme.[8] Il y voyait une forme de gouvernement moins normative que la gauche socialiste.[8] Son assistant François Ewald est devenu conseiller du MEDEF.[8]
Gilles Deleuze[modifier | modifier le wikicode]
Voir l'article principal : Gilles Deleuze
Gilles Deleuze a joué un rôle central dans la déshégélianisation de la philosophie française.[9] Il affirmait en 1990 « je crois que Guattari et moi nous sommes restés marxistes » tout en transformant le marxisme en une métaphysique du désir et du devenir.[9] Le mot « révolution » sous sa plume ne désigne plus une visée politique mais un « devenir-révolutionnaire » purement philosophique.[9]
Deleuze substitue à l'économie politique marxiste une « économie libidinale ».[10] Il rejette la dialectique et le matérialisme historique.[10] Sa pensée de la différence et du nomadisme a nourri la fragmentation identitaire de la gauche. Elle remplace la lutte des classes par une micropolitique des flux et des désirs.[9]
Jacques Derrida[modifier | modifier le wikicode]
Jacques Derrida est le fondateur de la déconstruction.[4] Il s'est inspiré de Heidegger un philosophe nazi qui n'a jamais renié son engagement.[4] Sa pensée critique la « métaphysique occidentale » de Platon à Marx. La déconstruction a été massivement importée dans les universités américaines où elle a servi à délégitimer toute théorie systématique de la société.[1]
Jacques Lacan[modifier | modifier le wikicode]
Jacques Lacan a développé une version structuraliste de la psychanalyse.[1] Son aphorisme « l'inconscient est structuré comme un langage » a recentré la pensée française sur le langage. La CIA incluait Lacan parmi les théoriciens français dont l'influence méritait d'être étudiée.[2]
Caractéristiques idéologiques[modifier | modifier le wikicode]
Anti-hégélianisme et anti-marxisme[modifier | modifier le wikicode]
La French Theory se définit par son hostilité à Hegel et à Marx.[5] Elle rejette la dialectique le matérialisme historique et toute conception scientifique de l'histoire.[11]
Rejet de la totalité[modifier | modifier le wikicode]
Le marxisme est un projet d'analyse de la totalité sociale.[4] La French Theory abandonne cette ambition. Elle cantonne la réflexion au domaine culturel et linguistique. Elle délaisse l'économie politique. Elle nie la dialectique de la nature théorisée par Engels et validée par Marx.[5]
Irrationalisme et influence de Heidegger[modifier | modifier le wikicode]
La French Theory est profondément irrationaliste.[4] Elle rejette l'idée qu'il existe une réalité objective connaissable par la science. Elle s'inscrit dans la tradition anti-rationaliste qui va de Nietzsche à Heidegger.[11]
Heidegger fut un philosophe nazi qui n'a jamais renié son engagement dans le régime hitlérien.[4] Son influence sur Derrida et Foucault a été décisive. La gauche heideggérienne française a véhiculé une pensée d'origine fasciste sous des habits progressistes.[11]
Le rôle de la CIA[modifier | modifier le wikicode]
La guerre froide culturelle[modifier | modifier le wikicode]
La CIA a mené une guerre culturelle systématique pendant la Guerre froide.[2] Son principal instrument fut le Congrès pour la liberté de la culture (CCF). Fondé en 1950 et basé à Paris le CCF était une façade de la CIA. Il possédait des bureaux dans 35 pays et publiait des dizaines de revues prestigieuses. Sa devise était « renforcer la gauche non communiste ».[2]
En 1985 la CIA rédigea un rapport intitulé « France : la défection des intellectuels de gauche ».[1] Ce document déclassifié[12] étudie systématiquement les théoriciens français. Il note avec satisfaction le reflux du marxisme dans la vie intellectuelle française depuis les années 1970.[1]
Le structuralisme comme arme[modifier | modifier le wikicode]
La CIA salue le rôle du structuralisme dans « la démolition critique de l'influence marxiste dans les sciences sociales ».[1] Foucault est particulièrement apprécié pour avoir rappelé les « fâcheuses conséquences » du rationalisme des Lumières.[2]
L'agence ne cherchait pas à détruire toute la gauche. Elle voulait la diviser et isoler sa fraction anti-impérialiste.[1] La théorie post-marxiste française a contribué à cette stratégie en remplaçant l'anticapitalisme par une critique abstraite sans conséquence pratique.[11]
Financements[modifier | modifier le wikicode]
Le CCF a financé Raymond Aron du début à la fin de sa carrière.[2] Des fondations américaines comme la Fondation Rockefeller ont massivement soutenu la French Theory.[11] Ces mêmes fondations finançaient aussi bien Judith Butler que Donald Trump.[5] Frances Stonor Saunders a documenté cette histoire dans Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle.[2]
Le circuit transatlantique[modifier | modifier le wikicode]
Exportation et retour[modifier | modifier le wikicode]
La French Theory fut d'abord un produit d'exportation. Des penseurs français marginaux dans leur pays furent promus massivement aux États-Unis. Le passage par la traduction anglaise leur conféra une légitimité nouvelle. Une fois consacrés aux États-Unis ces penseurs revenaient en France avec un rôle prescriptif. Le label « French Theory » fabriqué en Amérique servait de certificat d'importance intellectuelle.[5]
Les continuateurs[modifier | modifier le wikicode]
Alain Badiou et Slavoj Žižek incarnent la génération contemporaine de la French Theory.[4] Badiou se déclare communiste mais rejette les États socialistes existants et le mouvement ouvrier.[11] Il cite le syndicat Solidarność comme exemple du communisme contemporain alors que ce mouvement contribua à la restauration du capitalisme en Pologne.[4]
Žižek a commencé comme heideggérien puis a cofondé en Slovénie un parti libéral procapitaliste favorable aux privatisations.[11] Il se présente aujourd'hui comme marxiste tout en restant anticommuniste en pratique.[4] C'est l'exemple achevé du marxisme occidental analysé par Gabriel Rockhill.[11]
Conséquences politiques[modifier | modifier le wikicode]
Fragmentation identitaire[modifier | modifier le wikicode]
La French Theory a fourni une légitimation théorique aux politiques identitaires.[11] En centrant l'analyse sur le langage et les différences elle a détourné l'attention de la lutte des classes.[1] Isabelle Garo constate que les mobilisations héritières de Foucault et Deleuze « aussi importantes que fugaces et toujours défaites ne sont à l'évidence pas au niveau des enjeux et des urgences ».[6]
Paralysie de la gauche[modifier | modifier le wikicode]
La French Theory a désarmé idéologiquement la gauche occidentale.[2] En proclamant l'échec de tous les grands récits d'émancipation elle a semé le défaitisme.[1] Foucault pratiquait ce que la CIA appelle un « chantage au goulag ». Il affirmait que toute transformation sociale radicale reproduirait les pires formes d'oppression.[1]
L'éditeur des Requiem pour la French Theory résume : « la French Theory fut un échec. Elle n'a pu appréhender les forces impérialistes qui l'ont conditionnée et soutenue. Elle a au contraire participé à une contre-révolution théorique en rejetant notamment les avancées de la pensée dialectique ».[4]
La riposte marxiste[modifier | modifier le wikicode]
Pour combattre l'influence de la French Theory il faut reconstruire un appareil culturel marxiste. Ce travail passe par des maisons d'édition indépendantes et des espaces de débat autonomes. Il doit être international car le problème est transatlantique. Des chercheurs comme Gabriel Rockhill Aymeric Monville et Georges Gastaud participent à cette contre-offensive théorique.[11]
L'ouvrage Requiem pour la French Theory par Aymeric Monville et Gabriel Rockhill aux Éditions Delga propose une critique systématique de ce courant.[5] Il s'inscrit dans la tradition de La Destruction de la raison de Georg Lukács qui analysait déjà les racines irrationalistes de la philosophie allemande moderne.[5]
Voir aussi[modifier | modifier le wikicode]
Pour aller plus loin[modifier | modifier le wikicode]
- Requiem pour la French Theory par Aymeric Monville et Gabriel Rockhill (Éditions Delga)
- Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle par Frances Stonor Saunders (Denoël)
- La Destruction de la raison par Georg Lukács
- Foucault, Deleuze, Althusser et Marx par Isabelle Garo (Démopolis)
Références[modifier | modifier le wikicode]
- ↑ 1,00 1,01 1,02 1,03 1,04 1,05 1,06 1,07 1,08 1,09 1,10 1,11 1,12 1,13 et 1,14 Gabriel Rockhill (2019-10-05). "Quand la CIA étudiait la French theory : sur le travail intellectuel de démembrement de la gauche culturelle" Initiative Communiste.
- ↑ 2,00 2,01 2,02 2,03 2,04 2,05 2,06 2,07 2,08 et 2,09 "La théorie française lue par la CIA : sur le travail intellectuel de démantèlement de la gauche culturelle" (2019-01-24). Les Crises.
- ↑ John Bellamy Foster (2026-03). "French Theory in the Intellectual Cold War" Monthly Review.
- ↑ 4,00 4,01 4,02 4,03 4,04 4,05 4,06 4,07 4,08 4,09 et 4,10 Aymeric Monville (2023-07-24). "Requiem pour la French Theory" Initiative Communiste.
- ↑ 5,0 5,1 5,2 5,3 5,4 5,5 et 5,6 "Requiem pour la French Theory". Éditions Delga.
- ↑ 6,0 6,1 6,2 6,3 et 6,4 Isabelle Garo (2016-02-11). "Lire Foucault" Ballast.
- ↑ "L'abécédaire de Michel Foucault" (2023-01-25). Ballast.
- ↑ 8,0 8,1 et 8,2 Daniel Zamora (2014-12-03). "Peut-on critiquer Foucault ?" Ballast.
- ↑ 9,0 9,1 9,2 et 9,3 Isabelle Garo (2017-01-02). "Deleuze, Marx et la révolution : ce que « rester marxiste » veut dire" Contretemps.
- ↑ 10,0 et 10,1 Jean-Jacques Lecercle (2018-09-17). "Deleuze, Guattari et le marxisme" Contretemps.
- ↑ 11,00 11,01 11,02 11,03 11,04 11,05 11,06 11,07 11,08 et 11,09 Gabriel Rockhill (2025-08-26). "Le « marxisme occidental » a-t-il été financé par la CIA ?" Initiative Communiste.
- ↑ Central Intelligence Agency. France: Defection of the Leftist Intellectuals. 1985.