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La Nouvelle France est un concept politique développé par La France insoumise (LFI) et son leader Jean-Luc Mélenchon à partir de 2018, puis systématisé à l'approche de l'élection présidentielle de 2027. Il désigne la transformation sociologique profonde de la population française depuis la fondation de la Ve République en 1958, et propose d'en faire la base d'un nouveau bloc politique de rupture avec le néolibéralisme.
Le concept s'inspire de la notion de « créolisation » du poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant, elle est reprise par Mélenchon à partir de 2020. Il repose sur un constat factuel : en l'espace de trois générations, la France a connu des mutations démographiques, sociales et culturelles qui rendent obsolètes les institutions et les grilles de lecture héritées de 1958.
Dès son irruption dans le débat public, la « Nouvelle France » a suscité une vive opposition de l'extrême droite et d'une partie de la droite, qui ont tenté de l'assimiler à la théorie complotiste et raciste du « Grand remplacement ».
Origines et fondements théoriques[modifier | modifier le wikicode]
La créolisation selon Édouard Glissant[modifier | modifier le wikicode]
Le concept de « Nouvelle France » puise ses racines théoriques dans les travaux d'Édouard Glissant (1928-2011), poète, romancier et philosophe martiniquais. Glissant a développé la notion de « créolisation » pour décrire le processus imprévisible par lequel des cultures mises en contact produisent des réalités culturelles nouvelles, sans que l'on puisse anticiper le résultat.[1]
Jean-Luc Mélenchon découvre pleinement la portée politique du concept en 2020, par l'intermédiaire de l'eurodéputé LFI Younous Omarjee. Il déclare en septembre 2021 que la créolisation est le « chaînon manquant de l'universalisme » républicain, sa dimension culturelle qui complète l'universalisme juridique des droits.[1]
Genèse politique du concept[modifier | modifier le wikicode]
L'expression « Nouvelle France » est employée par Jean-Luc Mélenchon dès le 18 novembre 2018, lors des premières « Rencontres nationales des quartiers populaires », où il déclare :
« Je n'ai pas honte de le dire : ce que vous voyez là, c'est la nouvelle France. »[2]
Il réutilise l'expression ponctuellement, notamment en 2005 lors des émeutes des banlieues, alors qu'il était encore sénateur socialiste de l'Essonne.[2]
Le concept est systématisé en 2025-2026 dans le cadre de la préparation de la campagne présidentielle. L'Institut La Boétie, centre de réflexion de LFI dont Mélenchon est co-président, publie le 30 mars 2026 une note détaillée intitulée « Qu'est-ce que la nouvelle France ? » qui en expose les fondements sociologiques.[3] Le programme « L'Avenir en commun » de LFI intègre également le concept dans sa section introductive, intitulée « Une nouvelle France ».[3]
Il convient de noter que l'expression elle-même n'est pas neuve dans le vocabulaire politique français. Lionel Jospin l'avait employée en 2001 dans le cadre de sa campagne présidentielle, Arnaud Montebourg en 2011 lors de la primaire socialiste, et Nathalie Kosciusko-Morizet en 2016 pour la primaire de la droite.[2]
Fondements sociologiques[modifier | modifier le wikicode]
Le concept de « Nouvelle France » repose sur un constat factuel : la société française de 2026 n'a plus grand-chose à voir avec celle de 1958, année de naissance de la Ve République. La note de l'Institut La Boétie identifie cinq grandes mutations.[3]
La nouvelle condition féminine[modifier | modifier le wikicode]
En 1958, les femmes ont besoin de l'autorisation de leur mari pour ouvrir un compte bancaire ou travailler. La contraception n'est pas autorisée, l'avortement est illégal, le divorce par consentement mutuel et l'autorité parentale conjointe n'existent pas. Le viol conjugal n'est reconnu comme crime qu'en 1990.[3]
En soixante-dix ans, une véritable révolution civique s'est produite. Les droits élémentaires des femmes ont été conquis de haute lutte : droit d'ouvrir un compte bancaire (1965), légalisation de la contraception (1967), autorité parentale conjointe (1970), principe d'égalité salariale (1972), dépénalisation de l'avortement (1975), reconnaissance du viol conjugal (1990).[3]
Cette révolution juridique ne s'est toutefois pas traduite par une égalité réelle. Les femmes gagnent en moyenne 23 % de moins que les hommes, occupent 80 % des emplois à temps partiel et représentent les deux tiers des salariés au SMIC.[3]
Les migrations[modifier | modifier le wikicode]
Le fait démographique le plus massif est le brassage de la population. En 1958, un Français sur dix avait au moins un grand-parent étranger. En 2026, c'est un sur quatre. Un Français sur trois est soit immigré, soit descendant d'immigré.[3]
Les migrations internes ont également transformé le pays : 56 % des jeunes quittent aujourd'hui leur département de naissance, et seul un sur trois y revient vivre. Le bilinguisme progresse : 25 à 30 % des Français parlent une langue en plus du français, contre 5 à 10 % en 1958.[3]
Ces transformations démographiques ont une conséquence culturelle profonde : la créolisation de la culture française dans tous les domaines (langue, cuisine, musique, arts), par incorporation et hybridation permanente d'influences venues du monde entier.[3]
La jeunesse[modifier | modifier le wikicode]
Le néolibéralisme a fait de la jeunesse une condition sociale marquée par la précarité. Près d'un pauvre sur deux en France a moins de 30 ans. Un jeune sur deux qui travaille le fait sous un contrat précaire, contre un sur quatre au début des années 1980. L'âge moyen du premier emploi stable est passé de 20 ans en 1960 à 27 ans aujourd'hui.[3]
Les jeunes subissent de plein fouet la spéculation immobilière : un jeune locataire dépense en moyenne 50 % de son revenu pour son loyer. La moitié des majeurs de moins de 30 ans vivent encore chez leurs parents.[3]
La nouvelle classe ouvrière[modifier | modifier le wikicode]
Les ouvriers au sens strict sont passés de 39 % à 18 % de la population active, mais la condition ouvrière s'est élargie à de nouveaux secteurs : employés de la grande distribution, auxiliaires de vie, aides-soignants, agents d'entretien, livreurs, travailleurs ubérisés (300 000 en 2024).[3]
La précarisation est devenue une donnée générale : la part des CDD a triplé depuis les années 1980, le temps partiel a plus que doublé, l'intérim a explosé. Un ouvrier sur deux travaille dans un établissement de moins de 50 salariés, marquant la fin des grandes concentrations ouvrières qui structuraient le syndicalisme des Trente Glorieuses.[3]
Le mode de vie urbain[modifier | modifier le wikicode]
En 1958, 55 % de la population française était urbaine. Aujourd'hui, c'est plus de 80 %. La ville n'est pas seulement un lieu de vie : elle est devenue un mode d'existence matériel fondé sur la dépendance aux réseaux (transports, santé, éducation, eau, énergie).[3]
L'accès à ces réseaux est devenu un marqueur de classe : être exclu des « bonnes villes » et des « bons quartiers », c'est être exclu de l'accès aux services essentiels. Cette condition urbaine traverse les quartiers populaires, les couronnes périurbaines et les sous-préfectures, et fonde une communauté d'intérêts objectifs contre l'oligarchie qui s'est approprié les réseaux collectifs.[3]
Tentatives de l'extrême droite d'associer le concept au « grand remplacement »[modifier | modifier le wikicode]
La théorie du « grand remplacement » et l'offensive de l'extrême droite[modifier | modifier le wikicode]
Le « grand remplacement » est une théorie complotiste d'extrême droite formulée par Renaud Camus en 2010-2011, qui postule une substitution délibérée de la population française « de souche » par une population immigrée extra-européenne. Démentie par les données de l'INSEE (les immigrés représentent 10,3 % de la population, chiffre stable depuis 1975), c'est une théorie raciste. [4][5]
Dès l'irruption de la « Nouvelle France » dans le débat, l'extrême droite a tenté de l'y assimiler. Le 23 janvier 2026, Mélenchon jette de l'huile sur le feu lors d'un meeting à Toulouse en déclarant que LFI doit incarner « la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l'autre parce que c'est comme ça depuis la nuit des temps », tout en précisant : « Ce n'est pas parce qu'il y a dix dingues dans un coin qui ont peur d'être remplacés par leurs enfants que nous devons partager leurs peurs. »[6] La provocation, qui détourne le vocabulaire adverse pour le subvertir, est immédiatement exploitée.
Éric Zemmour (Reconquête) répond que LFI est « le parti du grand remplacement ». Jordan Bardella (RN) accuse Mélenchon de défendre « l'éclatement communautaire » et « l'islam politique ».[7] Bruno Retailleau (LR) y voit la « fin de la France », Gabriel Attal (Renaissance) une « négation de la France » et « un tract pour le Rassemblement national ».[2] La politologue Virginie Martin, dans Marianne, parle de « miroir inversé » du grand remplacement.[8]
Échec de ces tentatives[modifier | modifier le wikicode]
L'assimilation a échoué pour trois raisons. Premièrement, le « grand remplacement » est une théorie du complot postulant une intention cachée ; la « Nouvelle France » est un constat sociologique documenté. L'historien Pascal Blanchard la décrit comme « l'antithèse du 'On est chez nous' du RN ».[9] Deuxièmement, la filiation avec Édouard Glissant, penseur anticolonial dont l'oeuvre entière combat l'identité-racine et le nationalisme, rend l'accusation de dérive racialiste peu crédible.[1] Troisièmement, LFI a imposé son terrain : une émission de France Inter en avril 2026 débat non plus de la polémique racialiste mais de la définition de la France contemporaine,[10] ce que Mathilde Panot a résumé en « petit piège » où l'extrême droite ne peut répondre que par l'invective.[7]
Réception médiatique[modifier | modifier le wikicode]
Thomas Legrand (Libération) salue un « constat d'évidence » mais alerte sur le risque d'une polarisation binaire LFI-RN.[11] Pascal Riché (Le Monde) note que si l'expression est banale, le contenu que LFI lui attribue -- brassage migratoire, condition féminine, jeunesse -- est inédit, tout en relevant que le concept est « conçu pour cliver ».[2]
Voir aussi[modifier | modifier le wikicode]
Références[modifier | modifier le wikicode]
- ↑ 1,0 1,1 et 1,2 "Qu'est-ce que la créolisation, nouvel étendard de Jean-Luc Mélenchon ?" (2021-10-04). Slate.
- ↑ 2,0 2,1 2,2 2,3 et 2,4 Pascal Riché (2026-04-01). "La « nouvelle France », une expression banale transformée en grenade dégoupillée" Le Monde.
- ↑ 3,00 3,01 3,02 3,03 3,04 3,05 3,06 3,07 3,08 3,09 3,10 3,11 3,12 3,13 et 3,14 Institut La Boétie (2026-03-30). "Qu'est-ce que la nouvelle France ?" Site de Jean-Luc Mélenchon.
- ↑ "Grand remplacement : de Renaud Camus à Valérie Pécresse, décorticage d'une idée raciste et complotiste" (2022-03-15). France Info.
- ↑ Valérie Igounet, Rudy Reichstadt (2018). "Le « grand remplacement » est-il un concept complotiste ?" Fondation Jean-Jaurès.
- ↑ AFP (2026-01-23). "LFI doit incarner aux municipales « la nouvelle France » de la diversité, « celle du grand remplacement » selon Mélenchon" Le Figaro.
- ↑ 7,0 et 7,1 "Comment Jean-Luc Mélenchon utilise le concept de « Nouvelle France » pour tenter de piéger l'extrême droite" (2026-01-29). BFM TV.
- ↑ Virginie Martin (2026-04-21). "La 'Nouvelle France' de Mélenchon ne corrige pas le 'grand remplacement' : elle en est le miroir inversé" Marianne.
- ↑ Pascal Blanchard (2026-04-22). "Sur la question de l'identité, Pascal Blanchard voit dans la « nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon l'antithèse du « On est chez nous » du RN" Le Monde.
- ↑ Sonia Devillers (2026-04-08). "La "nouvelle France" de Jean-Luc Mélenchon : concept rassembleur ou clivant ?" France Inter.
- ↑ Thomas Legrand (2026-03-30). "La « nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon : un constat sociologique évident, une stratégie politique maligne" Libération.